initiative « monnaie pleine »

par Fathi Derder, conseiller national

L’initiative «monnaie pleine» est «inutile et risquée», affirme le Conseil fédéral. C’est le moins qu’on puisse dire. L’initiative veut confier à la seule Banque nationale le droit d’émettre de la monnaie. Il faudrait donc interdire aux banques privées de créer de la monnaie scripturale. Ceci devrait permettre d’éviter des crises financières comme celles de 2007. Ce qui est faux : la crise de 2007 n’est pas due à une course au guichet, mais à la fragilité du système bancaire de l’époque suite à la crise des «subprimes». Une fragilité corrigée par les accords de Bâle III et l’introduction de nouvelles exigences en matière de fonds propres. On a réussi à freiner l’appétit des banques pour la création monétaire, sans l’interdire.

L’initiative ne réglerait rien, mais, plus embêtant, elle créerait de nouveaux problèmes. Les établissements bancaires devraient notamment rassembler tous les fonds propres nécessaires à l’octroi d’un crédit, et il leur serait interdit de travailler avec l’argent se trouvant sur les comptes : on augmente donc sensiblement le coût des hypothèques et des crédits, au détriment des ménages privés et des PME.

En outre, la Banque centrale définirait seule les crédits dont l’économie a besoin, et quelles banques les obtiendraient. Sur quelle base ? Selon quels critères ? L’initiative ne le dit pas. On pourrait citer d’autres exemples. L’initiative créerait un profond bouleversement du système financier suisse, avec un inconvénient central : nous n’avons aucune idée des conséquences réelles du vote, car personne n’a jamais essayé ce modèle. Elle n’existe qu’en théorie, dans l’esprit d’un collectif international de penseurs économiques, en grande partie allemands. «En clair, la mouvance à l’origine de cette initiative voudrait faire de notre pays un terrain d’expérimentation sans avoir à en subir les conséquences, c’est choquant», constate Claudine Amstein, directrice de la CVCI. Je rejoins pleinement cette analyse.

Nous sommes dans un système financier globalisé. Le monde a choisi un modèle dans les années 30, et il a renoncé à l’idée de monnaie pleine. Il peut y revenir, pourquoi pas ? Mais c’est une décision qui doit être prise par un ensemble de pays. Certainement pas un seul dans son coin,
 et encore moins un petit pays comme la Suisse. Et surtout, pourquoi tenter de résoudre un problème qui n’existe pas en Suisse ? Nous avons traversé la crise mieux que quiconque. Nous n’avons pas de dettes, nous sommes plus forts qu’avant la crise. Depuis 2007, nous avons consolidé notre modèle économique, réduit notre endettement, augmenté notre compétitivité. Notre modèle économique et financier résiste remarquablement aux crises. Pourquoi réformer un modèle qui marche ?

En résumé : nous avons une force, mais nous voulons en faire une faiblesse, en changeant la Constitution sur la base d’une idée venue d’intellectuels allemands qui veulent tester leur idée dans le «laboratoire suisse». Pour être franc, nous touchons ici aux limites de la démocratie directe.